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Les motivations qui peuvent pousser une personne normalement constituée à embrasser la formidable carrière d’enseignant sont innombrables. Si diverses en vérité que certaines semblent parfaitement incompatibles les unes avec les autres. Qu’il s’agisse d’une passion brûlante pour la matière enseignée, de l’ambition fantastique de former les esprits de demain, ou tout simplement de la perspective d’accéder à la fonction publique et ainsi assurer son avenir, les raisons qui motivent le professeur frais émoulu de l’Université estompent trop souvent les deux énormes boulets qu’il traîne derrière lui, et qui l’empêchent de mesurer la complexité de la situation dans laquelle il vient de mettre le pied.

Le premier handicap du professeur débutant vient du fait qu’au-delà des motivations avouables qui l’animent, le choix d’enseigner a souvent été validé, au final, par le souvenir d’un ou plusieurs professeurs qui l’auront marqué au cours de sa longue carrière sur les bancs de l’École. Plus qu’une image chaleureuse du passé, il est fort à parier que ce souvenir serve de modèle dès les premiers jours. Et si du point de vue de la pédagogie, cette démarche peut éventuellement aboutir à des résultats satisfaisants, il est peu probable qu’au cœur d’une situation de crise elle ait plus de consistance qu’un mirage au milieu du désert. Là où le modèle semblait parfaitement maîtriser son sujet et gérer le conflit au mieux, même au cours des séances suivant l’incident, la copie manque de repères et d’appuis. « Qu’aurait-il fait à ma place ? » Ce que l’élève devenu maître a retenu de cette époque se limite nécessairement à ce dont il fut témoin entre les quatre murs de la classe. C’est ce savoir parcellaire qui aujourd’hui l’induit en erreur et le fragilise, car rien en matière d’enseignement comme de discipline ne s’est jamais limité aux quatre murs de la classe. Travaillait-il seul ? Dans le cas contraire, qui l’épaulait ? Où cherchait-il conseil ? Qui complétait son action en dehors de la classe ? Arrivait-il qu’elle soit initiée par quelqu’un d’autre que lui ?

Enseignant d'aujourd'hui...Le second handicap naît étrangement à nouveau de cet ancien élève, dont le fantôme hante encore quotidiennement celui qui vient à peine de passer de l’autre côté du bureau. En effet, rares sont les professeurs qui ne sont pas d’anciens bons élèves. Ce qui fut jadis un atout peut finalement se retourner contre notre ancien premier de la classe. Car ne nous y trompons pas, analyser et comprendre le pourquoi des difficultés d’un élève, pour ensuite tenter de les résoudre, n’est pas toujours chose facile. Elles peuvent avoir mille et une origines. Qu’il s’agisse d’une erreur de méthode ou d’un manque de connaissances, le professeur est là tout à son affaire ; mais si, plus douloureusement, elles découlent de situations extrascolaires délicates, le professeur seul n’est plus à même de résoudre quoi que ce soit.

Ainsi, mieux vaut-il pour bien commencer en ces pages mettre à bas plusieurs idées reçues. L’enseignant n’est pas au centre de l’École. Elle ne repose pas que sur lui. Il n’est pas non plus le sommet d’une pyramide dont la base, formée des autres personnels de l’établissement, serait là pour le servir et l’assister en cas de besoin. En effet, l’enseignant mis de côté, des dizaines de professionnels formés et compétents travaillent au quotidien, dans des domaines tout aussi variés que complémentaires – de l’entretien des locaux à l’orientation en passant par l’infirmerie ou le secrétariat –, et tous concourent à leur niveau à la réussite de la même mission éducative, qu’on associe encore trop souvent aux seuls professeurs. Ne perdons pas de vue d’ailleurs que le temps de présence d’un élève face à un professeur donné ne représente que 3 à 5 heures quand son emploi du temps peut en compter jusqu’à 35, soit moins de 10 %, sans compter les heures de présence en permanence ou à la cantine. Or, aucun élève ne passe 90 % de son temps à se languir du professeur qu’il vient de quitter en attendant la séance suivante. Il vit et évolue au contact des autres adultes de l’établissement. Les difficultés, comme les réussites d’un groupe classe, sont donc l’affaire de tous les personnels, enseignants ou non.

Ainsi la classe telle que nous la voyons n’est pas un noyau impénétrable. Personne ne doit donc jamais être seul. Une bonne dose d’humilité chaque matin, un exemplaire du Petit Scarabée annoté et gribouillé sous le bras, et un cartable plein de bonne volonté devraient faire le reste.

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